Agroécologie 5 min

Une agriculture européenne sans pesticides en 2050 ?

Réduire drastiquement nos usages de pesticides, diminuer nos émissions de gaz carbonique, en particulier d’origine agricole, satisfaire la demande alimentaire, atteindre une souveraineté alimentaire, préserver la santé humaine, protéger notre environnement… autant d’impératifs concourant à notre bien-être commun et qui ne sont pas simples à atteindre ! Sont-ils seulement compatibles ? L’exercice de prospective « Agriculture européenne sans pesticides en 2050 », réalisé par INRAE, aide à mieux cerner les leviers mobilisables et les trajectoires possibles pour supprimer les pesticides chimiques. Nous vous proposons d’en décortiquer quelques éléments pas à pas…

Publié le 27 mars 2023

epl betting odds
© INRAE

Pourquoi une prospective ?

Explorer des pistes disruptives de solutions en visant un objectif extrême : le zéro pesticide

Un exercice de prospective n’a pas pour objectif de prédire l’avenir. Il nous aide à mieux nous y projeter et à déterminer sur des bases étayées les options possibles et les connaissances nécessaires pour parvenir aux objectifs recherchés. La prospective « Agriculture européenne sans pesticides en 2050 » a été conduite sur 2 ans par INRAE, à la demande du programme prioritaire de recherche « Cultiver et protéger autrement » (PPR CPA). Elle explore des pistes disruptives de solutions en visant un objectif extrême : le zéro pesticide. Elle a mobilisé 144 experts et expertises scientifiques et travaillé en lien avec l’Alliance européenne de recherche ERA Pesticides Free (34 membres, 20 pays). Ses résultats ont été présentés et mis en débat avec des citoyens, agriculteurs, industriels de l’approvisionnement et de l’agroalimentaire, ONG, pouvoirs publics français et européens le 21 mars 2023. Elle a vocation à éclairer l’ensemble des acteurs et les politiques publiques.

L’originalité et la plus-value de l’exercice mené par INRAE réside dans :

  • 3 scénarios narratifs, qui combinent de manière plausible différentes hypothèses cohérentes,
  • la quantification des rendements, de l’impact sur les échanges commerciaux, les régimes alimentaires, les émissions de GES pour chacun des scénarios,
  • les trajectoires envisageables pour y parvenir,
  • 4 cas régionaux d’application des scénarios en Italie, en Roumanie, en Finlande et en France.

QU'EST-CE QU'UN PESTICIDE CHIMIQUE ?
Ce terme inclut à la fois les pesticides de synthèse, que la molécule existe ou non naturellement, les substances extraites d’un organisme vivant et substances minérales comme le cuivre et le soufre.
Il exclut les organismes vivants (microorganismes et auxiliaires de culture) utilisés en biocontrôle.

COMMENT A ÉTÉ PRISE EN COMPTE LA GESTION DE L'EAU ?

D’une part, l’évolution des précipitations d’ici 2050 a été prise en compte dans l’estimation des rendements en 2050.
D’autre part, 2 cas d’étude régionaux sont allés plus loin :

  • en Roumanie, pour la production de légumes, la trajectoire de transition fait référence à la mise en place de méthodes de préservation des ressources en eau dès 2030 pour faire face aux conséquences du changement climatique dans la région (à l'heure actuelle, l'irrigation au goutte-à-goutte couvre plus de 90 % du secteur des légumes) ;
  • en Toscane, pour la production de blé dur, la trajectoire de transition prévoit l’utilisation de variétés de blé dur tolérantes aux bioagresseurs mais aussi résistantes à la sécheresse.

Quels sont les 3 scénarios ?

Envisager le zéro pesticide conduit à opérer un changement radical de système car l’agriculture conventionnelle, actuellement majoritaire, ne pourrait pas maintenir sa production en stoppant simplement les pesticides sans rien modifier par ailleurs. C’est toute l’organisation de la production qu’il faut changer depuis les approvisionnements agricoles jusqu’à la commercialisation des récoltes, la transformation, la distribution des produits alimentaires et les régimes alimentaires. Les leviers majeurs de la protection des plantes sans pesticides sont : 

  • l’immunité des plantes (résistances génétiques et stimulation des défenses naturelles),
  • les interactions entre plantes et microbiotes (ou encore l’holobionte formé par la plante et ses cortèges microbiens) qui pourraient être pilotées et gérées pour favoriser la santé des cultures. Cette piste est prometteuse mais moins avancée : on est en train d’acquérir des connaissances,
  • l’organisation et l’aménagement du paysage pour élargir l’habitat des auxiliaires des cultures, pour éloigner ou diluer les ravageurs et maladies, notamment par les associations végétales et l’agroforesterie. La diversification des rotations (succession des cultures) pour lutter contre les adventices.

Tous requièrent un rôle renforcé des actions d’épidémiosurveillance et de prévention. Ils sont mobilisés à des degrés différents dans chaque scénario.

EST-CE QUE L'AGRICULTURE BIOLOGIQUE A ÉTÉ PRISE EN COMPTE ?

Ce mode de production, par définition sans pesticides de synthèse, apporte des références de terrain et des pratiques qui ont participé à donner corps aux scénarios, notamment les pratiques de diversification temporelle et spatiale des cultures.

En associant les hypothèses sur les leviers de protection, sur les régimes alimentaires, les échanges commerciaux, et l’impact sur l’environnement, 3 scénarios ont été établis :

  • « Marché global » qui généralise la commercialisation de produits sans pesticides, sans changement majeur des régimes alimentaires en Europe ; illustré avec le cas d’une filière blé dur pour la production de pâtes en Toscane.
  • « Microbiomes sains » avec la production d’aliments sains pour des régimes alimentaires plus sains (moins de produits animaux, moins de sucres et d’huiles, plus de légumes secs et de fruits et légumes). Illustré avec une production maraîchère en Roumanie.
  • « Paysages emboités pour une seule santé » qui permet d’assurer la santé humaine via l’alimentation et une protection de l’environnement avec paysages diversifiés (encore un peu moins de produits animaux, un peu moins de fruits et légumes que dans le 2e scénario). Illustré avec une production de céréales et oléagineux en Finlande et une viticulture durable en France (Bergerac-Duras).

Chaque scénario permet un niveau différencié de production agricole et de résilience variable face au changement climatique, en particulier :

Scénario     1 - Marché global 2 - Microbiomes sains 3 - Paysages emboités
Réduction de gaz à effet de serre (GES)     8 % 20 % 37 %
Production agricole
(hypothèse basse de rendement)
    -4 %
 
-5 % 
 
-5 % 
 

Les 3 scénarios devraient également conduire à un effet positif sur la biodiversité terrestre en Europe.

QUELS IMPACTS SUR L'UTILISATION DES TERRES AGRICOLES ?

La réduction des émissions de GES est obtenue principalement par la réduction des productions animales, notamment des ruminants, ce qui conduit à une réduction des prairies qui deviennent des surfaces arborées.

Quels enseignements ?

 

  1. Zéro pesticide, cela commence par l’assiette : la transition implique de revoir le système alimentaire dans sa globalité en impliquant le consommateur. En particulier :
    > régimes alimentaires
    > offre et choix de consommation

     
  2. Avec des régimes alimentaires plus riches en végétaux, en meilleure adéquation avec les besoins nutritionnels, on peut atteindre simultanément : une meilleure santé des populations, le zéro pesticide en agriculture, une souveraineté alimentaire européenne, une réduction de nos émissions de GES, et l’assurance d’une meilleure santé des écosystèmes.
     
  3. Le zéro pesticide serait possible grâce à :
    > la diversification des cultures et des paysages
    > le développement du biocontrôle
    > le choix de cultures et de variétés adaptées
    > la prévention et l’anticipation des maladies, de la progression des ravageurs des cultures et des adventices
    > les apports du numérique et des agroéquipements.

     
  4. La transition vers le zéro pesticide nécessite des politiques publiques cohérentes et articulées : utilisation des pesticides, alimentation, transformation de la PAC, accords internationaux, soutien à la transition avec différents outils (subventions, assurance…).
    Elles doivent s’accompagner d’un partage des risques entre acteurs dans la transformation de leurs systèmes de culture et celle des approvisionnements agricoles et de l’agroalimentaire.

Les 4 cas régionaux ont permis des échanges fructueux entre scientifiques et acteurs de terrain. Certains sont partants pour poursuivre dans cette voie. Ces résultats s’inscrivent par ailleurs opportunément dans le calendrier de négociation de la proposition de règlement européen SUR (Sustainable use of pesticides regulation), qui vise à fixer aux États membres des objectifs contraignants en matière de réduction d’usage des pesticides, comme dans celui d’Écophyto 2030 pour la France. Ils pourront également être utilisés lors de la révision annuelle de la nouvelle programmation de la PAC, entrée en application début 2023. La mobilisation de la recherche pour produire des connaissances sur les leviers technologiques, organisationnels et de politiques publiques est nécessaire. Elle est priorisée à travers les investissements France 2030 et Horizon Europe.

LIVRABLES

Vidéo du colloque :

SUR QUELLES BASES FONCTIONNE LE MODÈLE GLOBAGRI, UTILISÉ POUR LA QUANTIFICATION ?
Le modèle mathématique prend en compte 21 régions géographiques, dont 8 européennes, 38 produits agricoles. Il comporte de nombreux paramètres d’entrée auxquels une valeur a été fixée en cohérence avec les scénarios : population, régime alimentaire, utilisations non alimentaires des produits agricole, rendement des cultures…

Il permet des liens entre les équations (ex. : entre produits animaux et végétaux via l’alimentation animale). Autre exemple, la somme des importations tout confondu égale celle des exportations tout confondu. Lorsque la demande est supérieure à la surface cultivée : on arrête les exportations, si cela ne suffit pas, on ajoute des importations. Les surfaces en prairies s’ajustent librement (mais ne sont jamais transformées en surfaces arables).

En savoir plus

Biodiversité

Biodiversité et services rendus par la nature : que sait-on de l’impact des pesticides ?

Dans quelle mesure les oiseaux, insectes et autres organismes vivants sont-ils affectés par les pesticides ? Quel est l’effet de ces substances sur des services aussi essentiels que la pollinisation ou la lutte biologique contre les ravageurs ? Une expertise scientifique collective INRAE-Ifremer livre des enseignements actualisés sur l’impact des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et sur les services que les écosystèmes rendent à la société. Elle identifie des pistes pour les réduire. Fruit de deux ans de travaux d’un collectif pluridisciplinaire, elle a été réalisée à la demande des ministères en charge de l’Environnement, de l’Agriculture et de la Recherche, et s’est intéressée à tous les milieux : air, terres, eaux douces et marines.

13 mai 2022

Agroécologie

Augmenter la diversité végétale des espaces agricoles pour protéger les cultures

Mélanges variétaux, associations d’espèces, succession de cultures dans le temps, agroforesterie, haies et autres éléments semi-naturels du paysage… la diversité végétale concourt à diminuer les populations de champignons pathogènes, plantes adventices, insectes ravageurs qui vivent aux dépens des cultures, avec l’objectif de réduire voire de se passer des pesticides. Et cela sans perte de rendement. De nombreux verrous en amont et en aval des filières agricoles limitent le déploiement de ces stratégies de protection des cultures, mais les politiques publiques pourraient être un levier important pour inciter les agriculteurs à les adopter. Ce sont les principaux enseignements d’une expertise scientifique collective réalisée par INRAE à la demande des ministères en charge de l’Agriculture, de la Transition écologique et de la Recherche. Explications.

07 novembre 2022

Agroécologie

Alternatives aux pesticides chimiques : 24 organismes de recherche européens s’engagent sur une feuille de route ambitieuse

COMMUNIQUE DE PRESSE - Mobiliser les efforts de recherche pour accélérer la transition agroécologique répond à une forte demande des pouvoirs publics, des professionnels et de la société, en France comme en Europe. Pour faire face à ce défi majeur, repenser la manière dont la recherche doit être conduite et développer une stratégie commune de recherche et d’expérimentation non plus à une échelle uniquement nationale mais européenne est l’objet de la déclaration d’intention « Pour une agriculture sans pesticide chimique* ». Cette déclaration a été signée aujourd’hui par 24 organismes de recherche de 16 pays européens. Sous l’impulsion de l’institut français INRAE et de ses homologues allemands ZALF et JKI, cet engagement sans précédent permet la mobilisation de toute une communauté de recherche autour d’une vision partagée d’une agriculture sans pesticide chimique. Cette déclaration formalisée à l’occasion du Salon International de l’Agriculture le 23 février, avec le soutien des ministères français en charge de l'agriculture et de la recherche, et en présence d'Amélie de Montchalin, Secrétaire d'Etat aux Affaires Européennes, assoit la mise en place d’une alliance européenne de recherche qui finalisera une feuille de route et la présentera prochainement à la Commission Européenne pour contribuer au Pacte Vert pour l’Europe.

23 février 2020